Mardi 7 octobre 2008
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ? [Alphonse de Lamartine] - Le désespoir Je m'appelle Marie, 19 ans dans un mois. J'ai des amis et une famille super, je m'en sors pas trop mal en cours, et aux yeux du monde extérieur, je suis une jeune fille dynamique et pleine d'idées, parfois un peu trop extravagantes. Mais poursuivons la présentation. Je l'appelle Mia, j'ignore son âge exact, mais je lui donne un peu plus de 4 ans. Malgré son entourage formidable, Mia a un fâcheux penchant pour l'autodestruction. Elle en souffre, surtout pour les autres, mais en même temps tire une certaine satisfaction à se sentir sans limites, parfois à un tel point qu'elle ne se contrôle plus. Mia et Marie sont les 2 facettes que j'ai en moi, et l'histoire que je vais vous raconter retrace la naissance et l'existence mouvementées de la Noirceur qui m'habite. Je suis née par un matin d'hiver toulousain ensoleillé au bord de la Garonne. Quoi de plus idyllique... ? Le premier cri que j'ai poussé pouvait déjà présager de l'existence de Mia, cette âme dure et fragile à la fois brutalement projetée dans un monde de violence et de bruit. « Marie Beijard, 49 cm, 2.87kg, félicitations aux heureux parents ». Bienvenue chez les fous, petite fille, tu vas découvrir un monde qui n'est pas aussi rose que ce que les grands voudront bien te faire croire, et tu vas souffrir... «Une cuiller pour maman, une pour bonne-maman... si tu ne manges pas, tu ne grandiras pas.» [Simone de Beauvoir] - Mémoires d'une jeune fille rangée Commençons d'abord, si vous le voulez bien, par une petite photographie de ma famille, avant Hell. Je vous présente ma maman. Elle m'aime beaucoup et passe énormément de temps à jouer avec moi. Avec mon papa, ils aiment me photographier et me filmer, comme l'attraction nouvelle que je suis dans leur vie de jeunes adultes. Mon papa aime bricoler, et souvent avec ma maman, nous l'accompagnons dans ses sorties d'aéromodélisme, histoire de le voir un peu. J'ai un an, six mois et treize jours. Je ne comprends pas bien ce qui se passe. Maman est à l'hôpital, et j'arrive dans la chambre avec une rose que mes mamies m'ont dit d'apporter à maman. Elle a une drôle de chose sur le ventre...on m'a parlé d'un bébé. C'est la première fois que j'en vois un en vrai et cette créature minuscule et fripée m'étonne. Maman m'explique que c'est Marc, mon petit frère, et m'invite à lui faire un câlin. D'un geste maladroit, je m'exécute, soudainement émerveillée de le voir réagir à mes caresses, un peu brutales, je dois l'avouer. Vous connaissez maintenant ma famille, ceux qui vont subir la naissance de Mia. Mamie Hélène et Papi René sont mes grands parents paternels. Ils vivent avec mes deux arrières grands-mères : Mémé Juliette et Mémé Angèle. Ils ont une fille : Françoise, qui n'a pas encore d'homme dans sa vie. Mamie Piqua est ma grand-mère préférée. Je dors avec elle chaque fois que nous allons en vacances. Elle vit avec mon oncle (Tonton) Eric, et mon arrière grand père Télesforo, dit « Pépé Foro ». Bizarre...vous avez dit bizarre ? j'oubliais de préciser que Mamie est espagnole et qu'elle s'est mariée a mon Papi Michel, français d'origine vendéenne que je n'ai jamais connu car il mourut alors que maman n‘était encore qu'une adolescente. Florence est la sœur de maman, mais aussi ma marraine. Elle vit avec Joël que je ne vais pas tarder à appeler « Tonton ». «A quoi serviraient les morts, sinon à aimer les vivants davantage ?» [ Amélie Nothomb ] - Mercure Mémé Juliette est décédée lorsque j'avais environ 3 ans. L'hiver de mes 5 ans, Tonton Eric a été emporté à l'âge christique de 33 ans, par une maladie inconnue qui le rongeait depuis sa naissance. Trois mois plus tard, ce fût au tour de Pépé Foro de le suivre dans la tombe. A l'âge de 4 ans, Marraine et Tonton Jojo ont donné naissance à Florian. Un an après, ce fût Françoise qui s'était mariée avec Xavier (que je surnommerai plus tard « Super Canon » aux débuts de l'ère Mia) qui donna naissance à Alice, puis Ariane 18 mois plus tard. Lucie naquit lorsque j'eus 9 ans, et son grand frère Florian lui offrit un petit ours en peluche pour lui souhaiter la bienvenue dans le vaste monde... Les survivants vont assister de loin et impuissants à l'expansion de Mia. A 11 ans, je suis tombée vraiment amoureuse, d'un amour qui fait mal, mais j'étais encore trop jeune pour savoir de quoi il s'agissait vraiment. J'aurais pu faire n'importe quoi pour elle, elle était tout pour moi. Je pleurais tous les soirs de ne pas faire partie de sa vie. Et elle ne savait rien. Souffrir en silence pendant quatre ans. Surtout ne rien dire, personne ne doit savoir... A 15 ans, Mia a émergé des tréfonds de mon âme. «Tout le monde a un ennemi à l'intérieur de soi.» [ Amélie Nothomb ] 2nde...bad bad bad days... Mia déroule son emprise maléfique sur moi. Elle m'emprisonne et m'empoisonne, et je ne m'aperçois de rien. Je suis plongée dans la folie. Maigrir pour sentir la défonce, le vide en moi. Sentir les os, pour me rassurer. Je ne peux plus rien avaler. Je mange par procuration. Gave ma famille et leur mijote de bons petits plats où je respecte scrupuleusement les recettes que je passe des heures à chercher sur internet, extatique devant tant d'interdits. Je salive devant tant de bouffe inaccessible, je mange avec les yeux. « La seule manière de cesser de souffrir, c'est de n'avoir plus que du vide dans la tête.» [Amélie Nothomb] Extrait de Le Sabotage amoureux Je plane...Les yeux dans le vague, je mange mentalement. La faim hurle en moi. Je ne veux pas l'entendre et je monte le son de la musique encore plus fort. Le besoin de me faire mal resurgit, soudain, parfaitement en accord avec les riffs de guitares de Nirvana et d'Indochine. Le cutter est mon arme de prédilection, plus simple à utiliser, et plus efficace qu'une lame de rasoir... Je me taillade les poignets, jusqu'à ce que le sang coule et déverse les filets rouges comme des pétales de rose carmins. L'extase m'envahit. Ma douleur psychique s'évapore. Je redescends sur terre, pour me replonger à nouveau dans mes sombres pensées. Le nombre de calories comptées et recomptées plus de vingt fois par jour n'est jamais assez faible. Je perds un kilo par semaine. Ma mère se poste derrière moi à chaque pesée hebdomadaire. Plus mon sourire grandit, plus son visage s'affaisse. 58, 57, 56, 55, 54... Je ne me rends pas compte de sa douleur. Mon but ultime est de rentrer dans un pantalon en 36...Quelle connerie ! La délivrance. Aujourd'hui, je suis allée voir une nutritionniste. Celle-ci ma littéralement réappris à manger en m'expliquant les bases d'un repas équilibré et ce que j'avais le droit de manger, en m'assurant que « bien sûr » je ne grossirai pas. Trois ans plus tard, je me souviens parfaitement de ce que j'ai mangé en rentrant à la maison : du saumon, des pâtes et des légumes avec un yaourt entier à la pêche. «La mort, comme un terrier, comme une chambre aux rideaux fermés, comme la solitude, est à la fois horrible et tentante : on sent qu'on pourrait y être bien.» [ Amélie Nothomb ] - Extrait de la Métaphysique des tubes J'ai froid. En cours, je garde mon manteau et passe mon temps à dormir, collée contre le radiateur. Personne ne me dit rien. Je me replie sur moi-même. Je n'ai mis personne au courant sauf quelques amies et ma prof de sport avec qui je m'entends très bien, au cas où il m'arrive quelque chose pendant son cours. Jusqu'au jour où... Ma prof d'anglais, est venue me voir pour me parler du voyage en Angleterre que nous allons faire. Ca c'est ce que je croyais. En fait, elle veut que je signe une espèce de contrat par lequel je m'engagerai à manger correctement (et suffisamment) pendant les 2 semaines où nous seront là bas. Je n'en crois pas mes oreilles...Quoi ? non mais de quoi elle se mêle celle là ?! et en plus, qu'est ce qui lui fait croire que j'ai un problème ? bon, je vais me calmer... Elle l'a vu comme tous les autres profs... je suis un peu abasourdie, mais je parviens à la convaincre qu'il est inutile que je signe ce contrat ridicule. Puis il y a eu le voyage de géologie... Comme nous allions beaucoup marcher dans la montagne, on m'a conseillé de prévenir les profs accompagnateurs de mon « problème ». Je suis allée voir la prof de physique, un petite jeune très sympathique, et je lui ai dit texto « Il faut que je vous prévienne pour le voyage, je suis anorexique. » La prof, un peu secouée m'a dit « ah...bon d'accord. » Elle a été mon alliée durant les jours de randonnée et le cauchemar des pique- niques. Le premier jour, nous avions un sandwich au beurre avec d'autres gâteaux et calorifères divers. Je n'ai mangé qu'un bout de pain, donné par ma prof, Désolée que je ne mange rien, elle a demandé au cuisinier de me faire un sandwich spécial sans beurre et avec des légumes. J'ai eu un sandwich sans beurre et avec des légumes, de l'huile d'olive aussi. Mais bon, je n'ai pas fait la difficile, je crevais de faim, je dormais tous les après midi en revenant des randonnées. Je me sentais partir... «L'amour de soi est une idylle qui ne finit jamais.» [ Oscar Wilde ] L'anorexique que j'étais pourrait s'appeler Narcisse. Elle ne s'aime jamais assez et passe son temps à se regarder dans une glace, à l'affût du moindre bourrelet, prête à bouter la graisse hors de son corps malingre. En fait, elle n'a confiance en elle que lorsqu'elle est maigre. La moindre prise de poids la plonge dans un doute sans fond : « suis-je assez bien ?, les autres vont-ils m'aimer ?, suis-je désirable ?, est ce que je me trouve bien ? » Là est la clé : la relation avec les autres. Je suis très dépendante d'eux et j'ai très peur qu'ils ne m'aiment pas ou qu'ils m'abandonnent. Mais un peu plus tard, j'ai pris conscience de tout le mal que j'avais fait, j'ai développé mon empathie et je me suis mise à culpabiliser énormément. J'avais beau ne rien demander à personne, tout le monde s'en faisait pour moi. «L'égoïste n'est pas celui qui vit comme il lui plaît, c'est celui qui demande aux autres de vivre comme il lui plaît ; l'altruiste est celui qui laisse les autres vivre leur vie, sans intervenir.» [ Oscar Wilde ] - Extrait des Aphorismes Chez moi, je régnais, tel Dieu sur la cuisine. Je monopolisais tout et demandais aux autres de ne pas intervenir et de me laisser faire. Le tyran de la bouffe, voila ce que je suis devenue. Après mon bac que je ne croyais pas réussir, je suis entrée en école de commerce à Angers. Nouvelle ville, nouvel environnement, nouveaux amis... malgré des débuts un peu chaotiques, tout s'est très vite bien passé. Mes amis sont devenus de plus en plus proches jusqu'à constituer un noyau dur grâce auquel j'ai commencé à sortir et à m'épanouir. Je relâche un peu la pression que je m'étais mise toute seule et je recommence même à manger à la cantine, chose inenvisageable jusqu'alors. Après une année brillante sur tous les plans, je suis rentrée chez mes parents pour mon stage et tout a recommencé. Je n'arrive pas à savoir à quoi je ressemble. Je croyais avoir grossi un peu, mais je rentre dans le 36 tant mystifié. Si je prétendais assumer à l'infini les conséquences de mes actes, je ne pourrais plus rien vouloir. Extrait de Pyrrhus et Cinéas Aujourd'hui, je me suis sentie violée. Pourtant, même si tout en moi hurlait mon désespoir, je n'ai rien pu faire pour que ça s'arrête. Se scarifier. Pour tous les autres, ce n'est qu'un acte de folie. Pour moi, c'est bien davantage. L'acte le plus intime qui soit. C'est Mia qui me fait ça, Mia dans sa violence la plus extrême. Ma partie la plus profondément cachée, et je ne supporte pas que qui que ce soit d' « étranger » touche mes blessures. C'est à pleurer, de rage, de honte, d'impuissance, de désespoir. « Le risque, c'est la vie même. On ne peut risquer que sa vie. Et si on ne la risque pas, on ne vit pas » Amélie Nothomb Extrait de Cosmétique de l'ennemi Et si tout s'arrêtait ? j'ai trop peur d'avoir peur. Je ne veux plus attendre et sentir l'angoisse monter. Xanax. Chocolat. Xanax. 6 chocolats, 10 Xanax. Putain mais qu'est ce que je fous ? je suis vraiment conne. Mais pense aux conséquences ! Je m'en fous, je veux être bien. Vague de panique, j'ai peur de tomber dans les pommes, alors je vais voir les autres. Je plane, ou plutôt je surfe sur la vague de la défonce. La nuit se passe, je ne perçois rien. Enfin le calme. Et le matin... Je ne peux pas conduire, je suis complètement dans les vappes. A l'essca, j'ai du mal à rester éveillée, mais heureusement, j'ai rendez vous avec le médecin tout à l'heure...Puis avec la psy, et le défilé des docteurs recommence... Que de culpabilité ! Maman qui pleure, Clem qui a peur. Je suis un boulet au sommet de mon art. Mais que faire ? crever d'overdose ou de folie... ? Le poison est l'ami de l'homme, puisqu'il le tue... [Xavier Forneret] D'anorexique, je deviens presque boulimique. J'ai beau manger, je ne suis jamais rassasiée. Les légumes, yaourts 0%, fruits et autres s'enchaînent, et m'enchaînent. Je n'ai pas encore grossi...je m'y attends. Patience, me susurre à l'oreille le serpent qui m'habite, la semaine prochaine tu verras ... Ta prison est en toi. Le poison est en toi. [Jean-Louis Aubert] J'ai peur, mais je me sens en même temps étrangement éloignée de la situation. Je n'arrive pas à me voir telle que je suis. Je rentre (enfin ?!) dans du 36, quelque soit le pantalon que j'essaye ou le magasin où il se trouve. Alors que puis je faire ? Je suis allée à l'hôpital l'autre jour, en lieu sûr. Même si je passe 3 heures dans un couloir, au moins là je ne peux rien faire. Ni manger, ni me couper. Autrement, je ne suis en sécurité nulle part, et surtout pas seule face à mes démons. L'anorexie...quelle étrange maladie «Il y a beaucoup de choses que nous aimerions jeter si nous n'avions pas peur que d'autres les ramassent. » [ Oscar Wilde ] Oscar était un fin visionnaire de ce que la vie d'une TCA peut être. Malheureusement, je ne me suis pas encore débarrassée de l'anorexie que d'autres l'ont déjà trouvée. J'ai peur de ces nouvelles recrues, presque autant que je souhaite les aider. J'ai peur que leur proximité me ramène vers le fond. Je ne veux pas me retrouver à l'hôpital avec des anorexiques en phase terminale, j'ai très peur. Ma mère m'en a menacée. J'ai pris trop de Xanax, j'ai trop peur de faire une crise d'angoisse. J'ai eu de la chance, il n'y en avait pas suffisamment pour que ce soit le coma. J'ai envie de me réfugier dans ma bulle, en sécurité. Mais l'hôpital n'est pas un refuge m'assène l'infirmière psy qui refuse de m'accorder un répit de 2 jours face à mon combat. Je ne sais plus vers qui ni vers quoi me tourner. Retour aux urgences dix jours plus tard. On me propose l'hospitalisation, j'accepte. Il est consolant de penser que si la folie ne gagne rien au contact de la raison, en revanche, la raison s'altère au contact de la folie. Georges Courteline Chez les fous...Voila où je me retrouve. C'est trop flippant cet endroit. La plupart des gens ont une 50 aine ou une 60 aine d'années et tous sont rendus hagards par les médocs et errent dans les couloirs, sans but, sans rien à faire. La télé branchée sur TF1 diffuse des séries américaines débiles et la Star Ac. Les chiottes sont sales, y'avait même de la merde par terre. Y'a Jean Paul qui parle tout seul, Véronique (alcoolique, je l'apprends par la suite) qui me tape la discute, et la fille non identifiée qui arrête pas de me mater. Je me sens vraiment pas à l'aise, et je me demande ce que je fous ici. On dirait Marie Potter à l'école des sorciers, ce qui m'arrive. En plus, j'ai plus de batterie ni de crédit, c'est la misère ! En plus je vais sûrement rater le week end à Center Parcs avec mes potes, et peut être même que je vais passer mon anniversaire ici... Je suis fatiguée, j'aimerais pouvoir dormir mais les chambres sont fermées de 10h30 à 13h30 et de 15h30 à 19h 30. Les chambres...La mienne est minuscule sans aucune séparation avec ma voisine. Comme je n'avais rien emporté, on m'a prêté un pyjama, du dentifrice dégueulasse et une brosse à dents. Véro est revenue. En discutant, j'ai peur qu'elle se mette à pleurer, même si je ne comprends rien à ce qu'elle me raconte...Horrible ! Enfin, discuter, si on peut dire...Les gens ici sont tellement abrutis par les petites pilules qu'ils déblatèrent des paroles sans queue ni tête sans articuler, enfin, pour ceux qui parlent... Il y a aussi Michel, l'Alzheimer dans son fauteuil roulant qui hurle sans arrêt à intervalles réguliers, Anne Marie ma voisine qui a fait une quarantaine de TS et qui n'en peut plus de ses gosses... Je me sens trop mal à l'aise, heureusement, je ne suis pas censée rester longtemps ! Je me fais chier...il n'y a rien d'autre à faire que de s'asseoir à un endroit, puis à un autre, de déambuler dans les couloirs... Petit à petit, je me rends compte que mon allure, plutôt dynamique au début se calque progressivement sur celle de tous les autres. Maman a essayé de m'appeler mais mon portable était éteint. Tant pis, j'essaierai de la joindre plus tard. Je suis coupée du monde. Enfermée dans le bâtiment, je regarde les bords de la Loire par la fenêtre, je ne supporte pas cette proximité et cet isolement paradoxal. Je veux partir, qu'on me laisse sortir ! Pas avant d'avoir revu la psy... Au repas, j'ai souffert... Pas le moindre légume, que des féculents. Putain c'est pas possible, je peux pas rester ici ! 8 heures, je vais me coucher. 2 heures plus tard, les infirmiers passent me donner une dose de somnifère, même si je leur assure que je peux m'en passer. Finalement, je le prends quand même, pour être sûr que je dorme bien, dixit l'infirmière. Cette dernière incendie ma voisine qui a refait une TS alors qu'elle était en permission de sortie l'avant-veille...Je me sens de trop, c'est hyper gênant. 3h15, je me réveille. J'ai chaud, soif et faim. Je m'ennuie, je ne veux pas retourner me coucher. L'infirmière me redonne ½ Stilnox... Heureusement, je peux sortir dès le lendemain. Cette expérience m'aura fait lever de nombreuses barrières psychologiques concernant les aliments interdits, et les séjours à l'hôpital. Je ne veux plus jamais retourner dans cet endroit, c'est trop lugubre. « Le diable, je suis bien obligé d'y croire, car je le sens en moi ! » Charles Baudelaire La nourriture, omniprésente. Sans arrêt, sa pensée me masque la réalité. Je n'arrive pas à être présente dans une situation, je pense à manger au lieu de penser à mes amis. Je ne suis jamais rassasiée, jamais satisfaite. Je mange entre les repas et ne me rends même pas compte de ce que j'avale, pour me remplir, me rassurer, me réconforter. Je sens le vide en moi, Mia réclame sa pitance, je suis aspirée dans un tourbillon infernal qui me fait tourner la tête. Mia, mon manège à moi c'est toi. Je me sens mal donc je mange donc je me sens mal... Telle Guillemette la conquérante, je me jure que la prochaine fois, je ferai attention, je ne retomberai pas dans le piège, et à chaque fois je me fais avoir. «On ne possède même pas son propre corps.» Amélie Nothomb- Extrait de la Métaphysique des tubes Je suis partie en vacances à la montagne où je pensais que cette semaine serait l'occasion de me remettre dans le droit chemin de la bouffe. Le week end passé, je me suis promis que je ferai plus d'exercice et surtout que je ne mangerai pas trop à partir du lundi, début de ma « transformation ». Or, même pendant que je skie Mia en remet une couche. Je pense à la cuisine de la maison, j'ai envie de rentrer et me bâfrer. Je suis fatiguée et mon entorse me fait mal. Je ne me sens pas bien et je rentre toute seule au chalet, non s'en m'être concocté un petit programme où ne figure pas la nourriture : j'enlève mon manteau, je fais un petit feu, je vais prendre une douche car je ressemble à un épagneul mouillé et puant...et je vais faire un petit somme. Je vais donc chercher du bois, j'enlève mon manteau, je fais (ou plutôt j'essaye d'en faire un) un feu...jusqu'ici tout se passe comme je l'avais prévu. Mia profite de ma fatigue et de ma vulnérabilité pour emplir toute mon âme. Je me rue sur la compote, puis les céréales, le jambon, et surtout...le Nutella ! ennemi maudit ! J'engloutis tout ce que je peux, tout en essayant de me réfréner, mais JE N'Y ARRIVE PAS ! après quelques cuillérées de ce délice praliné, je m'arrête subitement, les joues remplies de la pâte merveilleuse. Ah ! je suis enfin repue. Shrek l'ogre vert n'aurait pas fait mieux ...d'ailleurs, après cette petite orgie privée, je dois avoir un peu la même couleur car je me sens un peu nauséeuse. Tant pis, je mangerai moins ce soir...enfin si je peux. Je pars me doucher. Je suis la dinde farcie de l'anorexie [Nathalie Maciel] Je me sens vide. C'est tellement angoissant que je me remplis à toute vitesse, regardant tout autour de moi à la recherche du moindre aliment mangeable immédiatement. J'ai l'impression d'être un gouffre sans fond que rien, même pas toute la bouffe que j'engloutis, ne peut combler...Pourquoi, Pourquoi ??? «Vivre est la chose la plus rare. La plupart des gens se contente d'exister.» [ Oscar Wilde ] Mia me pousse à me dépasser sans arrêt, pour me sentir vivante. Enfin est ce elle ou moi que je perçois dans mes dérives sans limites ? sauter à l'élastique, en parachute, boire avec ses médicaments, se couper, s'épuiser, ne plus manger... je me demande quand je connaîtrais enfin la délivrance, et surtout quel en sera l'aspect. «A quoi bon se tuer à naître si ce n'est pour connaître le plaisir ?» [ Amélie Nothomb ] - Extrait de la Métaphysique des tubes Encore une crise. Une de plus. La boulimie ne me laisse aucun répit. Manger jusqu'à l'étourdissement puis retourner vers d'autres drogues plus nocives encore, et s'envoyer en l'air. Pour oublier... Excès après excès je vis ma vie au jour le jour et laisse glisser tout ce qui peut m'atteindre. Je me fous de tout, et surtout de vous. Enfin, c'est ce que je laisse paraître. En réalité, vos malheurs m'affectent et me heurtent comme si j'y étais. Ne me parlez pas de Pauline, qui vit ce que j'ai vécu. Je ne peux pas en entendre davantage. J'en sais déjà trop sur la souffrance qui mène à la perdition. Je cache ma haine et mon désespoir et me les crache à la gueule. Je me déteste tellement. 1m77, 68 kg. Gros tas ! tu les vois toutes, autour de toi, connaissant elles aussi l'ivresse de la minceur, la défonce de la maigreur. Le monde est dur et la vie n'est qu'une illusion. Pourquoi prétendre qu'on est heureux ? on ne vit qu'à cent à l'heure, l'esprit et le corps perdus dans des paradis artificiels qui ne nous donnent qu' un semblant de bien être. Can't you see me falling ? [Manu Chao] La bouffe m'obsède et m'envahit. J'ai beau essayer de lutter contre cette envie irrépressible d'aller me remplir, Mia finit toujours par triompher...Je n'en peux plus. Depuis hier je vais à l'hôpital pour les TCA, Sainte Anne. J'ai passé des tests, vu un médecin spécialisé qui m'a donné des conseils que je n'arrive pas à suivre. Je bouffe tout et n'importe quoi, tout ce que je peux trouver se retrouve englouti dans les tréfonds de mon estomac insatiable. Aujourd'hui c'était une glace, du chocolat, du pain... et le manège recommence tous les jours, fidèle à lui-même. Manger est ma principale raison de vivre, j'y pense sans arrêt, et la tentation est partout. Mais comment faire, lorsque personne ne vous surveille ? J'ai tellement honte de ce que je fais que je ne dis rien, mais tout le monde s'aperçoit que les placards ont été ratissés...en 2 mois je suis passée du 36 au 42, Mais comment est ce possible ? j'en ai marre de cette putain de maladie contre laquelle je suis la seule à pouvoir faire quelque chose, mais je n'y arrive pas seule. Après une semaine passée dans les limbes brumeux du Xanax et du Tercian, il résulte que je n'ai pas travaillé, passant la moindre seconde de mon temps libre à dormir, abrutie par les médicaments, ou à manger. Le docteur Criquillion qui m'a suivie à l'hôpital de jour décide avec moi de m'envoyer dans une clinique pour 2 semaines afin de retrouver mes repères nourriciels et de travailler un peu pour mes partiels. J'attends énormément de ce séjour. J'espère que tout va s'arranger et que cela va me permettre de perdre un peu de poids. Et je ne veux pas décevoir ces gens qui croient en moi et m'ont donné cette chance... Car c'est une chance. A 2000€ les 2 semaines, on ne peut pas prétendre le contraire. Je regarde un peu à quoi ressemble la clinique sur internet : une superbe bâtisse style villa Normande avec un beau parc...J'ai l'impression d'être une star qui part en Rehab... Ca y est, j'y suis. La fin est proche pour toi, Mia. Dans cette superbe bâtisse, je fais la connaissance de Damien, Isabelle, Jérôme. Je travaille aussi. Le repas ce soir était plutôt frugal comparé à ce que j'engloutis dans une journée. Du coup je me mets à fumer de plus en plus, mais remarquez, ce n'est pas pire que du narguilé. Je sens le vide en moi, mais je n'ai rien à manger. Comment vais-je réagir, sans bouffe à portée de main ? J'ai peur, je sens l'angoisse monter. A l'écoute de Queen of Japan, je me griffe pour me sentir vivante et présente. Être sans étiquette, c'est être sans visage [Tilda Swinton] J'étais anorexique, je suis boulimique. Mes maladies sont une identité que je me forge malgré moi. Et ce vide, omniprésent... Il m'oppresse et je pense à la bouffe. Laisse moi tranquille Mia ! Pourquoi as-tu pris le contrôle de ma vie ? Dans une envolée aussi sauvage que destructrice, je rêve de pudding et de flan. Tout ce dont je me suis tant privé me revient en pleine face et ce vide que rien n'arrive à combler m'emporte dans des cauchemars sans fin. J'occulte les 3000 calories ingurgitées dans la journée, sinon... L'enfer me maîtrise. Je ne peux pas m'en dépêtrer. 1m77, 73 kilos. J'ai encore pris du poids et cela va continuer avec mes dernières crises... Encore un shoot de bouffe, sentir le calme m'envahir...Mon séjour à la clinique va me faire du bien aux études et au poids. Enfin j'espère... Seuls les faibles mettent des années à s'affranchir d'une émotion. Celui qui est maître de soi peut étouffer un chagrin aussi aisément qu'inventer un plaisir Je suis en manque. Ce vide qui m'angoisse revient me hanter. J'ai envie de me mordre, de me griffer, de me taper la tête contre le radiateur... Cette beauté, sombre comme le fer, Est de celles que forge et polit l'Enfer [Charles Baudelaire] Extrait de Les Fleurs du mal Septembre 2008 Les hospitalisations de cet été m'ont fait du bien, et je n'ai plus fait de crises pendant 3 semaines et avait presque arrêté mes médicaments. Mais à la rentrée, malgré une nouvelle vie dans un foyer, de nouveaux amis, (oublions les anciens, j'ai été trop déçue...), le choc a été rude. N'ayant quasiment pas mangé pendant 5 jours et après une semaine de fêtes et sorties nocturnes en tout genre, les boulimies et l'envie de manger sont revenues, omniprésentes jusque dans mes rêves cauchemardesques. Cette semaine, j'ai passé le lundi aux urgences, le mardi au téléphone avec ma mère et ma psy, le mercredi à l'hôpital, le jeudi chez moi à me morfondre et à voir ma psy, le samedi avec la psy et le dimanche à téléphoner à diverses lignes d'écoute en quête d'un conseil pour apaiser mes angoisses. Je fais des crises tous les jours, et même plusieurs fois par jours, mais je n'arrive pas à me faire vomir...je vais redevenir la grosse vache que j'étais avant... Je reprends la masse de médocs, un peu anarchiquement tant je suis angoissée. Je me bourre de gâteaux, féculents, fruits, tout ce qui me tombe sous la main. Je fume de plus en plus, sans effet. J'ai recommencé à me scarifier. Là aussi la honte m'envahit. Ce matin, je suis allée m'acheter des pâtisseries, je ne pouvais pas me retenir... Je sors du foyer, la tête déjà occupée par ce que je vais manger. Je marche dans la rue, je suis déjà au septième ciel. Je n'ai vue pour personne d'autre que la boulangère. Je remonte en vitesse dans ma chambre pour pouvoir me bâfrer. Je suis désespérée, je ne sais plus quoi faire. Parfois la seule porte de sortie pour que le monde et le temps se suspendent me paraît être d'avaler 3 boites de médocs ou de me jeter par la fenêtre. Non pas pour mourir. Non, juste pour échapper quelques instants à ce mal qui me ronge de l'intérieur. Qui chérit à l'excès sait haïr à l'excès [Aristote] Je ne supporte plus ces pulsions qui m'entraînent inexorablement vers le fond... Et j'avale des médocs, et je me coupe, ou plutôt je me taillade, la frustration ne s'arrête jamais. Et je grossis... sans pouvoir m'arrêter. Je hais ce corps qui n'est pas le mien. J'aime la bouffe mais je la hais, et elle me le rend bien. Je suis désemparée, et personne ne sait que faire pour m'aider. Les solutions que l'on tente de m'apporter ne font que différer la crise, et après un court instant de répit, je replonge dans l'abîme. Je ne me maîtrise plus, j'ai honte de sortir dans la rue : tous ces gens qui me dévisagent... qui étudient mon physique en se disant que je suis loin d'être un canon de beauté. Comme je regrette le temps où c'était le contraire ! même s'ils me trouvaient trop maigre. Comme j'en arrive parfois à regretter l'anorexie... Le cri du sentiment est toujours absurde ; mais il est sublime, parce qu'il est absurde [Charles Baudelaire] Cette maladie est si étrange : l'ambivalence prend le dessus. On n'arrive pas à choisir : pâtes ou riz ? de toutes façons tout est interdit, ou au contraire propice à nous remplir lors d'une crise, maigrir mais vouloir s'en sortir sans prendre de poids, vouloir vivre et vouloir mourir... on culpabilise de faire du mal aux autres, mais en réalité on ne pense qu'à soi. Maigrir, maigrir, maigrir et encore maigrir... Squelette, mon amour ! je veux pouvoir te sentir à travers ma chair trop grasse, pour me rassurer, me dire que l'on m'aimera à tout jamais... Qu'est-ce qu'un adulte sinon un enfant brisé, morcelé, en miettes ? [André Berthiaume] Contretemps La peur de grossir rejoint celle de devenir adulte. Une transition difficile que nous n'acceptons pas. Le rejet de ce corps qui se transforme, le désir de ne plus avoir aucune forme... La faim, omniprésente nous dicte notre mode de pensée, et même notre mode de vie. Un kilo de trop et c'est la catastrophe. Vite ! Se vider, ne plus manger. Quand vient la phase de la boulimie, il est très difficile d'aimer ce corps détesté qui se charge de graisse, de poignées d'amour, de bourrelets. Le cerveau (dans mon cas personnel) occulte toute cette nourriture ingérée et meurtrit mon inconscient. Si je pouvais savoir qui je suis... Je ne suis pas ma maladie ! Je ne suis pas ma maladie ! Je ne suis pas ma maladie ! Je ne suis pas ma maladie ! It's driving me crazy... Perdue dans les méandres de ma souffrance je regarde, indifférente, ma chute. Toujours plus loin. Toujours plus bas. Ne plus penser à rien, un jour tu verras, l'espoir renaîtra en toi. Mia, ne dis rien, je sais que je vais maigrir, mais je ne veux pas ton aide. Si je t'écoute, je meurs... Mais la mort est si tentante... Maigre à en crever, grosse à éclater Mon corps subit, Chaque jour les ravages de la maladie Et que dire de mon âme ? Brisée, écartelée Et tous ces gens autour de moi Qui ne comprennent pas mon désarroi Un jour viendra Mia s'en ira Loin de moi, mais toujours dans mon cœur Mia, à la vie, à la mort Je ne peux vivre que dans la douleur Réserves moi ton triste sort Pour qu'à tout jamais je transforme mon corps Je ne sais plus pourquoi j'agis ainsi. Au diable la maladie. Je veux être libre. Mais elle ne me quitte pas. Toujours présente, elle me grignote chaque jour un peu plus. Sortir la tête de cet enfer, et pouvoir respirer... Cela m'arrive parfois, mais tout vole très vite en éclats...
Par didier-liza - Communauté : Utopia
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Commentaires

Je ne pourrais m'exprimer mais j'ai lu ton histoire, celle de Mia et Marie qui ne font qu'un seul être mais elles souffrent les deux, mais la force de décrire telle souffrance, de confier tes angoisses, tes fragilités et le mal de ne pas savoir trouver le courage pour t'en sortir, changera radicalement ta vie, car écrire c'est un début pour s'en sortir et de combattre tout ce qui dérange, tout ce qui colle comme maladie, malchance, tristesse, malheur, je suis avec toi même si je ne suis qu'une lectrice virtuelle mais ton témoignage et tes confidences c'est une sorte de communication pour savoir qu'il existe des filles et des femmes ou des hommes qui sont malheureux partout et souffrent n'importe quel endroit que ça soit ici ou ailleurs. Bon courage MARIE, et ton ange c'est toi,tu peux te protéger toi-même en essayant d'en finir, aide-toi et les cieux t'aideront.
Commentaire n° 1 posté par samia le 07/10/2008 à 22h11

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