Il faut absolument que ça cesse, j’en ai tellement assez d’être ce que je suis, ou ce que je ne suis pas, si je n’avais vraiment plus aucun soutien, étant donnée la pression qui pèse sur moi par
ailleurs, le passage à l’acte ne serait absolument pas exclu … je suis comme en état de choc permanent, j’ai tellement le sentiment de n’avoir plus le droit de parler de l’anorexie à cause de ces
kilos qui font de moi … une sorte de monstre à mes propres yeux … je me répugne, mes rituels de lavage ne me sont d’aucune utilité, ils sont toujours là, bien sûr, mes phobies augmentent et je
perds toute confiance en tout … à tous les niveaux, je vis dans une terreur sans nom, et si je ne trouve plus les mots, si je ne m’en sors pas je n’irai pas au bout … de quoi, je n’en sais rien, je
me sens comme piégée, comme subissant un châtiment de plus qui m’est tombé dessus sans crier gare et que je vie comme tel, si mon corps se venge encore … je n’irai pas plus loin . a tout ça
s’ajoute un état de fatigue bien réel, je suis comme une horloge détraquée, et même dans le temps et l’espace je ne sais plus jamais où me situer . Je ne suis pas encore shootée, je n’ose plus
écrire dans ces cas-là, je me sens comme un comédien qui devrait se saouler avant d’entrer en scène, mais si ce n’était que du trac, et si me shooter suffisait à me protéger … je n’ai pas pris mon
élixir miracle … et si je n’y crois plus c’est parce que ma seule obsession, c’est cette image de … moi qui me fais horreur, je me vois différente dans le regard-miroir des autres, et ceux qui
voient … me tuent avec leurs mots … avant c’était dur mais je faisais avec, j’avais appris à composer … parfois ça me mettait KO, mais au moins une fois terrée chez moi je n’avais pas ce corps
immonde, image retrouvée et comme exhibée contre ma volonté … et cette envie pulsionnelle permanente de m’attaquer à cette chair, cet amas adipeux, c’est à en perdre la raison … pour de bon . Je
n’ai jamais été fière de maîtriser mon corps, je n’ai jamais éprouvé quoi que ce soit de ce genre, pas même une réassurance … mais une répugnance, toujours, même rachitique je ne supportais pas
l’effet-miroir … la partie « raisonnante » de ma conscience savait à quoi s’en tenir mais l’autre était immergée dans un mal-être indicible … si une ado dit devant des caméras sur un
plateau télé qu’elle est fière de maîtriser son corps … c’est un rôle qu’elle joue … j’en ai vu une un jour s’effondrer juste après, avouant sa souffrance et c’était déchirant … acculée, elle
s’était redressée, pour ne pas avouer ce que toutes les anorexiques endurent mais ne veulent ou ne peuvent verbaliser car elles savent que c’est peine perdue, qu’elles se heurteront à un mur
d’incompréhension, alors elles se taisent . C’est à la mode aussi de montrer, de filmer la « souffrance » des proches . Je veux bien croire que certains souffrent réellement et se
remettent en question, mais la majorité ne comprennent rien, ne veulent pas comprendre, engendrent encore plus de souffrance, et réagissent parfois avec violence, en brisant encore plus ces filles
si fragiles qui n’ont que leur corps dissimulé autant que possible pour appeler au secours … en vain … alors c’est le silence, l’incommunicabilité, chez moi personne n’a jamais su, le mot n’a
jamais été prononcé par mes parents, et je les ai protégés … même de ça … Je connais les tenants et les aboutissants, j’ai fait « le tour de la question » … mais c’est moi qui refuse de
mettre en cause mes proches, même si l’essentiel … est là, bien présent dans ma mémoire, je ne veux pas leur asséner des coups après avoir tout fait, dans ma vie … le choix de ma non-vie … pour
leur épargner tout ce que je pouvais leur épargner . Je sais pour chacun, et puisqu’ils n’étaient conscients de rien, je ne les blâmerai jamais, même s’ils avaient su je crois que je les aime trop
pour dévoiler des choses qui sont restées dans le non-dit, tout ce temps, et il n’est pas temps de lever ce voile … je me suis arrachée des larmes de sang en en dévoilant juste un peu, je n’irai
pas au-delà … je ne sais pas si je serai capable, un jour, de dire mon histoire … pour que l’on comprenne, j’essaie surtout de contribuer à sauver les autres, les jeunes, la génération suivante …
je n’ai pas eu d’enfant alors que j’avais de l’amour à en revendre, mais je savais qu’il aurait pu être une victime, alors je me suis déniée ce droit … je les aime trop pour ça, je ne veux pas
qu’ils subissent un centième de ce que j’ai subi, et si je n’ai qu’un mot à dire … c’est … encore et toujours … ne devenez pas comme moi … Mais je tiens quand même à responsabiliser les parents
sans les juger, sans les blâmer … je les comprends, mais c’est trop grave, si ce mal reste incompris, impossible à cerner … et ça n’est pas en se réfugiant derrière des grilles d’interprétations
psychologiques qu’on trouvera une solution . Si l’anorexie demeure un mystère, si elle fait peur, si les thérapeutes qui s’avouent impuissants sont on ne peut plus rares, s’ils pointent du doigt
les anorexiques ils ne comprendront jamais rien, c’est brutal et ils s’en prennent aux plus vulnérables, aux plus fragiles, à celles qui savent mais ne diront jamais … parce qu’elles savent
d’avance le sort qui leur est réservé … la violence avec laquelle on les traitera … cela, on ne le répètera jamais assez . Si Antigone emmurée vivante demeure un symbole de rébellion, il faut aller
chercher plus en profondeur tout ce qu’elle a voulu dire … il faut jeter aux orties tout ce qui constitue une prétendue avancée en matière de psychologie, et de psychiatrie, l’anorexie est un mal,
pas une maladie . Enfin si .