Je ressens en moi quelque chose qui est de l’ordre du pulsionnel, du compulsif, et jamais il ne m’était arrivé de ressentir cette menace-là … en vingt ans … à cette heure-là … après mon petit
déjeuner … c’est terrible . J’ai fini par basculer . Parce que l’épreuve de la balance m’a achevée . Je ne m’attendais pas à un miracle alors que je viens seulement de modifier un peu mon
traitement, mais je suis fatiguée, lasse de tout et sentir mon corps si lourd, j’ai tellement envie de le détruire et de céder, parce que toute cette lutte ne m’a conduite nulle part . Je ne sais
plus comment m’extirper de tout ce magma … Je me sens pleine, remplie d’une masse adipeuse qui m’étouffe, maintenant je ne sais plus, la nourriture devient répulsive, je revis en accéléré tout ce
que j’ai vécu quand tout a commencé, et c’est infiniment plus dur qu’avant, je suis plus vulnérable, plus âgée, plus fatiguée . Tout me ramène à la boulimie . Et je ne pourrai pas supporter
d’entendre une seule fois de plus que « c’est bien « que j’aie grossi et que ça va se répartir, que c’est parce que je ne mangeais rien avant, tout ça est faux, archi-faux, ces kilos
sont dus à l’hypothyroïdie et je ne peux pas le dire mais au moins qu’on me foute la paix avec ça, je ne me suis jamais sentie aussi mal, j’ai un rendez-vous et je ne vais pas assurer … ça ne fait
aucun doute … Plus de bouffe, plus de kilos, je veux récupérer « mon corps » … je veux tout reperdre au plus vite, j’y mettrai le paquet, c’est là qu’est la question de ma survie,
maintenant, je ne peux pas continuer à porter ce poids lourd, ce poids mort, ce poids tout court, je ne suis pas moi-même, moins que jamais, et les conséquences sont dévastatrice, le chaos mental,
le risque physique, je ne veux plus de cette vie, je n’ai plus la force des mots, la force de faire sauter les barreaux de ma cage pas dorée du tout, et encore moins les portes de cette saloperie
de prison, je ne suis pas coupable, ce qui m’arrive et qui ressemble tant à un châtiment, c’est une injustice de plus, j’en ai plus qu’assez, à force de dire « tu me gonfles » on éclate …
et c’est ce qui m’arrive . si quelqu’un me dit quoi que ce soit je prends la fuite pour toujours, je me taille, je m’entaille, il n’aura pas ma peau, je l’aurai moi, je prendrai tout de vitesse,
lui et tout le reste, cette survie que je ne supporte plus, personne n’est là pour moi … le ballon va exploser et on n’en retrouvera aucune trace … je veux que tout s’arrête … je veux claquer, me
vider de tout ce que j’ai en trop … je ne veux plus rien, que le vide, le vrai, un vide de fausses réalités mais un corps à mon image, celui-là je le rejette de toutes mes forces, je le détruirai
s’il le faut, j’irai jusqu’au bout, pas de demi-mesure … L’étalage de bouffe, partout, me fait horreur, me révulse, me terrifie, j’ai l’impression atroce d’avoir tout englouti au point que je ne
puisse plus faire le vide, ni mental ni physique, alors encore moins que jamais le droit de crier au secours … Je veux qu’on m’aide mais je ne peux pas le demander, le cri s’est transformé en
hurlement strident au fond de moi, dans ma tête qui éclate, je veux que ça cesse, je veux tout oublier, je veux reprendre une non-forme, je veux redevenir évanescente, pour moi, parce qu’après tout
tant pis si ça implique des regards terrifiés … bien sûr, tout le monde est dépassé par ce mal qui ronge … ils agissent, se sentant impuissants, comme si ça les mettait en danger en les mettant en
question, comme si c’était contagieux, ils se foutent bien de la souffrance incommensurable, de celles dont on ne peut, dont on ne doit jamais, jamais parler … je vais redessiner les pointillés et
trancher dans le vif, enfin, depuis le temps que je le pense, que je le dis … par écrit … puisque le cri m’est interdit je vais passer à l’acte à moins de retrouver mes repères fluctuants … mon fil
du rasoir, mon danger familier, là je suis étrangère à moi-même, totalement, je suis tout ce que je ne suis pas … je me hais, je m’exècre, je me récuse, je m’accuse, je me condamne, je veux être à
l’image de l’anorexique que je suis profondément, je veux le droit à dominer ce corps qui part dans tous les sens, et qui m’échappe, comme ma vie, comme la Vie … Je veux redevenir rachitique, je me
fous du danger, je suis épuisée mais je ferai tout ce qu’il faut pour que tout aille à toute vitesse, même si je n’en suis plus capable, aidez-moi, je ne peux pas vous le demander … Je perds les
pédales, je dérape, je suis en aquaplanning, ce n’est pas le moment de me mettre sur pause, en stand by, c’est le moment de passer à la vitesse supérieure … le moment d’aller plus vite, vite, avant
qu’il ne soit trop tard, je retourne à nouveau toute la violence, la rage et la haine contre moi-même, tout ça, ce que je ne savais pas éprouver, c’est envers moi, et pour moi, ou contre moi,
seulement … aux autres, à ceux qui ont chacun à sa façon contribué à faire de moi cette toxico-compulsive, je ne dis rien, mais c’est à moi que je m’en prends … je me fous de tout … je n’ai que
cette obsession … remaigrir tout de suite … Je suis en train de comprendre que la seule façon de me réconcilier avec moi-même c’est de rester … anorexique . Je conçois que ça puisse faire bondir .
Mais toute ma vie on m’a interdit de me montrer telle que j’étais, fragile, vulnérable, sensible à l’excès, sensible à tout, à tout ce que vivent les autres, même des choses qui ne les détruit pas
… je reçois, je perçois, je ressens tout, et si je suis guidée par mon instinct et si j’interviens pour aider des inconnus partout où ça m’est possible, c’est parce que je suis faite pour ça, je
suis faite comme ça … c’est aussi ce qui me faisait écrire … avant de m’effondrer … de me laisser couler … mais je me rends compte qu’il y a encore des personnes qui peuvent avoir besoin de moi …
mes gestes sont on ne peut plus spontanés, ils viennent tout droit du cœur, je n’essaie même pas de les retenir … je ne le veux pas … tous ces petits gestes de rien du tout, je ne veux pas les
contrôler, c’est tout ce qui donne un sens à ma vie, apporter … presque rien … à tous ceux et celles, de tous âges, dont je croise la route … souvent je sens quand je dois provoquer une rencontre,
ma vie est vide mais tellement pleine de ces lueurs, un sourire me touche tellement fort, en plein cœur, au-delà de tout ce qu’on peut concevoir, imaginer … c’est comme ça, ça m’est naturel, et dès
que je ressors … tout reprend … et même si souvent j’ai encore plus mal après quand je me retrouve seule … jamais je n’arrêterai … même en dépassant toutes mes limites …