Une question pas … tragique du tout et pas cruciale … est-ce que j’aurais pu être une femme « normale » avec des désirs physiques, si tout ça ne m’était pas arrivé, je ne l’aurais su que
si j’avais dit oui … au seul mec que j’ai cru aimer quand j’avais dix-neuf ans … on est sortis ensemble quinze jours, pas plus, il était marié, et je n’étais pas prête … en l’occurrence, j’étais
comme une petite fille … et ce sont les mots qu’il employait mais il était doux … et il est le seul à m’avoir respectée … j’ai versé des torrents de larmes pendant des mois, je craquais à la
moindre chanson, comme une midinette, mon cœur ne s’est endurci contre la gente masculine qu’après … pourtant je crois avoir aimé celui « pour » qui je me suis bousillée la main il y a 4
ou 5 ans, je ne sais plus … je ne saurai jamais si je peux aimer un homme comme une femme aime un homme … je suis tellement étrangère à ce monde-là … je n’ai jamais eu aucune pulsion physique, en
tous cas … et le déni de mon corps est tel que avec l’anorexie et la façon dont tout s’est aggravé psychiquement puis physiquement … et je suis devenue … une sorte de psychotique … Une question,
comment on traverse tout ça en restant indemne quand on n’a jamais reçu d’amour, de tendresse, surtout, ou alors … est-ce que la résilience dont parle Cyrulnik que par ailleurs je respecte
infiniment est possible quand on a une histoire comme la mienne … mais je n’ai pas vraiment raconté mon histoire … pas assez … et on me le reprochera si jamais on me lit … je ne peux pas plonger
davantage dans certains de mes traumatismes, ils sont bien présents et n’appartiennent pas au passé . On n’oublie pas . On n’oublie jamais . Rien ne s’efface … quelquefois on a encore plus mal, un
rien ravive les blessures, surtout celles d’une écorchée vive … Je suis née un peu trop fragile, j’avais des prédispositions, et mon histoire m’a cassée au lieu de me construire … Est-ce que
quelqu’un d’autre aurait fait mieux …. Incontestablement … Je le sais . Je n’y peux rien . Je suis faite comme ça . Et encore, j’ai lutté, puisque je suis encore là … Je suis fatiguée, maintenant,
le coup de blues, c’était à prévoir, j’en ai assez qu’on m’attaque, je devrais me taire, toute tentative de dialogue est synonyme … ou danger potentiel, tout simplement … La vie est usante … que
dire de plus banal … mais c’est vrai … pourtant ... Je n’ai pas écrit depuis quatre jours, c’était
impossible que j’arrête, impossible, j’étais comme portée par l’écriture, je surfais sur la vague des mots, elle déferlait mais je ne tombais plus, je ne mourrais plus, je chassais tous mes démons
intérieurs, mes peurs et mes douleurs … Je tenais debout, c’était une évidence, et quand l’écriture m’a été arrachée cette fois, j’étais tellement
dépendante d’elle, elle était ma béquille, sans elle je savais que je ferais le grand plongeon . Quatre jours privée de la moitié de mon corps et surtout de mon cœur, quatre jours privée de mon
âme, quelque chose de moi est mort … Je ne m’en remettrai jamais … trop dur, trop lourd, trop acéré, je suis trop brisée, j’ai trop saigné, j’ai trop mal, je n’ai jamais eu aussi mal, j’ai
quarante-quatre ans et j’ai voulu me donner la mort en cadeau pour me fêter mon anniversaire à ma façon . Je ne peux pas, je ne peux plus . Ni écrire ni survivre . J’ai lâché prise, j’ai renoncé,
j’ai tout perdu, pourquoi tant de violence dans le silence et l’indifférence, c’est la cause de tout . La veille j’ai cédé à la tentation, j’ai avalé mon cocktail explosif après minuit parce qu’on
était le dix mai, et que c’était la seule façon dont je voulais le « fêter », je ne voulais tout simplement plus penser, plus penser du tout, je voulais mourir, enfin pas vraiment, je ne
savais plus, quand j’ai senti ma tête enserrée de plus en plus dans cet étau, quand la douleur s’est propagée, une pression pire que dans les dépressurisations dans un avion, une douleur atroce,
aiguë, si violente, et puis mon cœur en train d’hésiter entre battre de plus en plus vite ou sauter des battements et peut-être s’arrêter … j’ai eu peur, je savais en avalant mon cocktail que
c’était vraiment … ça passe ou ça casse … et sur le coup c’était tellement efficace … donc fort … du condensé de poison pour tuer la pensée … j’ai vacillé, les vertiges ont commencé, je me suis
raccrochée aux murs, je n’ai eu que le temps d’aller m’écrouler sur mon lit dans ma chambre .