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Combien de temps suis-je restée prisonnière de la volonté des autres ? Ma soumission de rebelle m’a maintenue en état
de survie, mais à force d’abnégation poussée à l’extrême mais surtout fondée sur un déni de moi-même a fini par venir à bout de mes forces vitales, qui existaient sans que je décide vraiment de
vouloir en prendre conscience . On m’a confisqué ma liberté parce que je l’ai laissé faire, je me suis laissée dépouiller de ma propre identité, jusqu’à la dépersonnalisation, j’ai fini par
tout fuir à commencer par moi-même, à quelqu’un qui rebondit je dis chapeau … mais je reste là … à lutter avant tout contre moi-même jusqu’à frôler sans cesse l’anéantissement, de ma conscience,
de ma liberté intérieure, et c’est de toute évidence le plus grave, je n’ai aucun goût pour la victimisation, alors si quelqu’un me reconnaît quelque chose comme … un talent que je n’admettrai
jamais, si malgré tout je trouve un écho, s’il y a résonance, je me dois de réessayer … pour ne pas me laisser vider de toute substance, ma vraie nature est du côté de l’intuitif, de la
sensibilité, de l’émotionnel, mais à force d’avoir trop intellectualisé, depuis l’enfance, parce que je devais me plier à tout, et ne pas poser de questions aux adultes mais tenter de trouver les
réponses moi-même … en moi-même mais surtout par l’observation . Je me suis développée sur ce mode-là . Brisée affectivement, en manque, et c’était dur, ajouté à la responsabilisation dont
j’avais décidé moi-même en pensant que c’était mon devoir, je cherchais une forme d’Absolu mais en parallèle il y avait toujours cette quête de sens qui me poursuivait et me hantait non-stop, et
à aucun moment de ma vie je n’ai mis dans la « balance » une quelconque idée de plaisir, ou de désir . J’ai puisé comme je l’ai pu de quoi me nourrir pour combler un manque affectif
particulièrement éprouvant . J’ai donc toujours entretenu des rapports ambigus avec la nourriture, « substitut » évident à l’affection d’une mère-tendresse, tout remonte, ça va de soi,
à la béance, à la faille initiale … tout s’y est infiltré, et tout était « bon à prendre »
Il paraît que j’ai un potentiel, une énergie, que grâce à tout ce que j’ai ritualisé je parviens à me maintenir entre un côté hystérique et l’autre
compulsif, j’avais déjà identifié les deux mais l’équilibre est toujours précaire … pas tant que ça paraît-il, c’est donc une sorte de système de sauvegarde que j’ai mis en place, entre ce qui
déborde, ce que je n’arrive pas à contenir, et tout ce que j’organise, ce qui est systématisé, ritualisé, bien dans le cadre, c’est entre les deux que la créativité devient possible, en fait
personne n’avait jamais su comment je fonctionnais ni les médicaments que j’avalais exactement … j’ai établi ce système pas à pas, j’ai changé de système un certain nombre de fois, et c’est un
mode d’adaptation qui m’a semblé nécessaire, la dépendance à certaines substances chimiques est bien là mais personne ne remet vraiment en question mon mode de fonctionnement, par contre j’aurais
également été très intéressée par une psychanalyse … je sais que je me serais sentie mieux dans mon étrange vie décalée, parfois c’est dur de voir que les autres ont une vie véritable, qu’ils ne
font pas de la survie comme moi . Bien sûr chacun a des contraintes, les miennes sont d’un tout autre ordre, je me situe en dehors du champ social, tout en maintenant le contact . Je comprends ce
qui m’est dit au niveau d’une créativité possible, mais ça me surprend tout autant que la toute première fois qu’on me l’a dit . Je sais qu’il faut que j’avance, la stagnation, l’enlisement
serait la fin pour moi . Pas facile à tenir, ni comme engagement, ni comme perspective, c’est drôle, je suis devenue … tout sauf une contemplative, mais ce matin dans le froid, sur la grande
pelouse arrosée par de multiples jets d’eau, j’ai vu des arcs-en-ciel sur le sol vert printemps, les couleurs que je ne connais pas … Une chose qui me revient … l’articulation supposée dans
l’oralité entre la nourriture et les médicaments n’apparaît pas, et n’existe pas comme telle, comme on aurait pu le croire . Mais il fallait que je le mette par écrit pour qu’on le sache … Tout
est susceptible d’être mis en question …
J’ai froid . Je suis épuisée . Cette fois j’ai mangé seule .
J’ai craqué juste avant . Ca ne m’était pas arrivé depuis une éternité . J’ai eu envie d’appeler quelqu’un au secours . Mais c’est quelque chose que je ne peux plus faire, comme si tout ce temps
de repli m’avait bloquée encore plus alors que j’apprenais enfin à être humaine, à ouvrir mon cœur et je n’y arrive plus, je me sens moins humaine encore, indigne de tout ce que je n’ai … donc à
juste titre … pas reçu, et plus que tout indigne du peu que j’ai reçu . A force d’avoir fait le grand écart entre deux pathologies, tout en évitant le pire, en l’occurrence, la schizophrénie,
équilibre des plus précaires et tellement … écartelant qu’un tel exercice, à longue échéance, ne peut être que voué à l’échec, au renoncement, au nom de l’humain dans sa fragilité et son
impossibilité à se dépasser, toujours plus, à outrance . Peut-être que les mots sont les derniers à venir à mon secours, les seuls, et plus jamais les gens, en particulier ceux à qui j’ai dédié
ma vie . Je n’ai appris que les jeux nécessaires, jamais de source de plaisir, ni même de désir, je le répète, j’ai tenté, tout ce temps, au péril de ma raison et toujours sur le fil du rasoir
physiquement … Mais il y a forcément une limite …