Je faisais beaucoup de cuisine à une époque . Mais mes gâteaux étaient peu caloriques et réservés au petit déj . Je ne
m’octroie ce droit que le matin . Le matin c’est à midi, pour moi, alors je triche … et je ne fais que deux repas par jour . Mais la boulimique qui est toujours en moi traque la moindre miette et
ne laisse aucune trace dans son assiette . C’est un monologue intérieur permanent … Un combat, un duel, deux « moi » qui se combattent … et c’est par essence un combat perdu
d’avance ou plutôt dont on ne peu que sortir perdant c’est évident … se dédoubler … personne n’en a la faculté … du moins seulement de manière fragmentaire, je dirais même partielle . C’est
« double je » dans le jeu social imposé .
Je suis une vieille anorexique qui sort l’artillerie lourde dès qu’on aborde le sujet . Je refuse toute perspective d’hospitalisation, les méthodes bien plus que contraignantes, la violence pour « guérir » … je garde ma liberté même si je me mets en danger . Même si je suis prisonnière de mes phobies et mes compulsions .
Yoyo des plus insécurisants . Ceux qui savent … de l’intérieur, parce qu’ils souffrent de la souffrance de leur enfant … voire … de son … absence … parlent d’accordéon . C’est plutôt cette image-là que je retiendrai . Un accordéon cassé … détraqué … qui finit par tomber en notes désaccordées, déchirées … Le yoyo … pas très beau … On parle de ça partout, sans arrêt . Avoir un poids stable qui s’établit tout seul … ça me semble délirant … Je me suis fixée trente-cinq … mais je suis satisfaite quand je descend en-dessous … je l’ai expérimenté l’été dernier, j’étais en danger, mais je ne pouvais me contrôler . Le problème c’est que je tout en moi est usé .
Zapping … Que devient ma mémoire … Les strates dans les souvenirs . Essayer de se remémorer … on « soustrait » en permanence . Pas moi . Je me souviens du pire, systématiquement … et tout le temps . C’est terrible comme poids à porter .
Ma mère m’a interdit, gosse, de pleurer, et le mal fait encore plus souffrir . Rien n’est libérateur pour moi . Je suis toujours en fuite, même quand je reste prostrée .
Il se trouve qu’en cherchant dans le domaine de la théâtralisation, dans l’encyclopédie Universalis j’ai trouvé des choses qui font écho à ce que je ressentais en écrivant et même ce que je mettais en pratique depuis un certain temps, l’écriture interactive … j’interpellais le lecteur pour introduire, justement, « quelque chose de l’ordre du dialogue dans un texte qui devient spectacle d’une écriture en cours » . C’est tout à fait comme ça que je concevais ma démarche . « Le lecteur est autant spectateur de l’écriture du texte que du texte achevé « . C’est exactement comme ça que ça doit fonctionner … si ça fonctionne … Un texte figé, je savais que je ne pouvais en produire … et il s’agit là « d’une dynamique constante » . J’ai mis ça en pratique sans en prendre conscience, ou très récemment … hier ? Je refuse tout cadre thérapeutique parce que ça tuerait, précisément, l’écriture qui est … la mienne … Et autant ma parole est inhibée autant dans l’écriture se révèlent … d’abord à moi-même … et au lecteur éventuel, des éléments vitaux conscients ou inconscients de l’ordre du conflit, c’est aussi là qu’est la théâtralisation … (?) . Mais mon anorexie rejoint-elle, d’une tout autre façon, une forme de théâtralisation ? Je n’ai pas encore assez de recul pour en juger et je ne peut me détacher suffisamment de ce que je suis pour trouver là une identification, ou la possibilité d’une inscription dans une certaine réalité . Tout est de l’ordre de l’intime, et c’est le seul espace où je puisse m’y exprimer en toute liberté, avec de moins en moins d’autocensure . Et puisque j’en suis à la quasi … coupure avec le monde extérieur … c’est tout ce qu’il me reste … Ma vie est marquée au sceau de l’échec . Depuis toujours .
Le corps comme métaphore de la sublimation, de la transcendance . La véritable évanescence . C’est plus qu’une harmonie, c’est une Paix immanente … Drapée de silence .
Le traumatisme de la betterave . Flash back . Inepte mais pire que l’image du sang … le mien, évidemment .
Ma vénération pour mes parents m’a poussée à « oublier » les phrases assassines mais elles ont la peau dure … moi aussi, d’une certaine façon … et elles ressurgissent au moment où je les attends le moins mais je n’ai jamais de quoi noter au bon moment, alors elles disparaissent comme elles étaient venues … en passant . Je suis la passante du trop-plein de soucis .
J’ai le cœur qui déborde, j’étais inerte depuis des heures, physiquement … mentalement mais je sens maintenant que ce qui bloque, ce sont ces larmes impossibles à sortir qui m’étouffent et me font vraiment mal, je ne réagis plus et je me sens partir,
J’ai « fini » parano, je croyais que ça allait mieux après m’être complètement isolée pendant plusieurs jours mais ça recommence, en pire, ce n’est pas la même forme d’angoisse, plutôt une barrière infranchissable, une confrontation mortelle, et je ne peux plus rien, je me laisse glisser de plus en plus, et je me sens plus absente que jamais, absente à moi-même, je me déserte, je ne vois même plus la plus dangereuse des frontières, j’ignore si je l’ai franchie, je sais que si c’est le cas c’est irréversible . Je suis fatiguée . Psychiquement encore plus que physiquement . Je me sens ailleurs, si loin de ce corps, c’est comme si j’avais décollé, comme si je l’avais quitté complètement, comme si je n’y étais même plus rattachée par le moindre lien, est-ce que c’est la fin, est-ce qu’il reste quoi que soit de réel qui ait un sens ? J’ai joué un jeu dangereux, et je me suis laissée prendre à mon propre jeu, je n’ai pas vu que je tombais dans un piège que j’avais laissé se monter de toutes pièces, que j’avais peut-être même tendu moi-même, je ne sais plus, j’ai vraiment oublié, je sais que tout a commencé par un retour très brutal à la culpabilisation .